Vincent Vallois  Une somptueuse abondance

Les toiles de Vincent Vallois s'accumulent dans son atelier lillois, posées les unes contre les autres, interdisant le passage pour parvenir à celles qui sont rangées dans le fond. Et pourtant si on prend la série des

« Baigneuses » peinte entre 1984 et 1988, seules deux subsistent que l'ar­tiste tient à conserver, toutes ont trouvé acquéreur. D'autres séries ont suivi jusqu'auxdernières toiles, souvent de grand format, consacrées aux villes mexicaines. Une somp­tueuse abondance : une œuvre qui s'édifie en silence, trop en silence malgré les nombreuses expositions collectives et personnelles. Sa rencontre avec Edouard Pignon plongé à corps perdu dans la pein­ture, ses nus rouges, ses bleus marins et ses plongeurs en chute libre, enri­chit sa pratique : le découpage dyna­mique de la toile est accentué par la

force d'impact de la couleur qui s'ins­crit dès lors dans un espace conduc­teur d'une vibration permanente. Premiers pas vers un perpétuel renouvellement de ses propres solu­tions.

Une «image» prend corps dans la peinture

Ses « Baigneuses » qui ne sont ni le reflet, ni le double de corps féminins, permettent de saisir la vivacité et la puissance charnelle de la touche. La chair ne se laisse pas enclore par quelque contour : tourbillons de bleus, de verts, de jaunes, jubilation des rouges accompagnés de rosés, soutenus par des ocres et des bruns, striés de touches blanches et noires. Une effervescence flamboyante progresse à partir de la capacité de la couleur d'illuminer la figure qui se fond dans l'élément liquide, y repose balancée, portée ou en jaillit. Exaltation de la couleur et pure intensité lumineuse, éclatement de la forme et sa résolution lyrique : le corps féminin comme un champ coloré irradiant. Le chemin vers l'abstraction se poursuit, s'arrêtant au seuil de la non-figuration avec les « Nus éclatés », 2000-2001 et avec les « Nus » des années 2003-2004 où le corps se « dessine » dans l'arrière-pays de la peinture comme la trace d'une «fresque-mosaïque » antérieure. Pays nordiques, Corse, Antilles, Var, Bretagne, Sicile, Japon, Mexique : Vincent Vallois voyage avec ses cahiers de croquis : dialogues pris sur le vif dans la nature, à fleur de ciel, de terre, d'eau et de lumière. Fixer ce contact, cette fusion avec les arbres, les pierres parcourues par une eau vive qui, plus que surface, est flui­dité et transparence, comprendre comment les choses s'organisent devant soi, par rapport à soi. Instants fugitifs, instants d'éter­nité?

Une plongée dans le paysage

Les impressions premières nourris­sent les tableaux réalisés en atelier : « Algues », « Cactus », « Vulcano », « Paysages ». L'artiste stimule la création en écoutant de la musique de jazz, le nom des musiciens apparaît dans l'intitulé de tableaux Miles Davis, John Coltrane... Huile, crayon, fusain, aquarelle, couteau, pinceau, pleins et vides, rythmes et respiration... Vincent Vallois joue des opacités et des transparences : il recouvre parfois la matière picturale de résine pour lui donner de la profondeur, fait appel à l'acrylique pour éviter tout empâtement, renoue avec l'inflexion de l'encre, du lavis et ouvre la voie à la calligra­phie. L'artiste varie les supports : aluminium et contre plaqué dont les fins sillons s'impriment comme une trame, une sous-couche dans les feuilles d'or qui font resplendir le vert des arbres.

Les carnets en accordéon introdui­sent une dimension temporelle dans l'espace du paysage. Eau courante, herbes, arbres, cailloux : avènements de lumière, imbrication du trait souple et de la couleur qui glisse comme en suspension, harmonie où le blanc de la page suscite un appel d'air qui vivifie les couleurs. Une idylle naît entre dessins et textes : Vincent Vallois installe des rimes riches, une aimantation entre le signe et la ligne, la lettre et le volume, les mots et les tons.

Les chemins de lumière: paysage de nature, paysage mental

Les livres d'artistes, souvent mé­connus, sont le domaine privilégié d'une recherche personnelle et témoignent d'une fabuleuse liberté créatrice. Les douze pages (gouaches) sur le poème de Mallarmé « Les fleurs », réunies comme un puzzle, composent une couronne de fleurs qui trace, en négatif, un nu féminin. Il nous est impossible de citer tous les chemins de lumière, tous les éclats de ces déambulations sensorielles. Mettons à part les dessins réalisés sur d'anciens livres de comptes d'une entreprise, sympathique pied de nez à la manière dont le code capitaliste gère le travail salarié et l'argent, pour lui fin dernière. L'artiste nous rend ainsi des parcelles du monde sensible dans une monnaie non cotée en Bourse, mais inestimable. Cœur battant de son univers, toute son œuvre enregistre sa réaction à la fois fougueuse et apaisée à la vie, parle clair au cœur, aux sens et frater­nise avec le visiteur. Quelque chose d'essentiel s'imprime et se libère dans un même mouvement. Sa peinture nous fait sentir notre propre existence et l'humanité qui nous relie, comme lui-même l'a ressenti en découvrant l'art populaire mexicain et en propo­sant la création d'un atelier d'art populaire pour les habitants du quar­tier du Faubourg de Béthune à Lille.

Alphonse CUGIER

LIBERTE HEBDO

Janvier 2010