VINCENT VALLOIS

L'Ange Exterminateur.

Je m'étais raconté que je n'écrirais plus une ligne sur la peinture. Sans doute pour exorciser tout à la fois les maffias littéraires et les kermesses des Beaux-Arts. Ce devait être un jour de grand orgueil. Une symphonie sado­masochiste pour percussions et dignité offensée ! On démissionne. On se veut à égale distance des pôles, avec l'outrecuidance des juges suprêmes. On se confectionne un équateur de fortune, où croupir en paix, non sans fustiger de temps en temps la Culture contemporaine. Mais il n'existe pas de no man's land confortable. La vie a horreur du vide.

Sur ces entrefaites, j'ai revu Vincent VALLOIS. Il m'avait invité chez lui à Ourton, pour la visite de son atelier. Je ne connaissais pas sa maison, mais j'ai tout de suite réalisé que c'est elle qu'on allait inaugurer. Elle était parfaitement, totalement investie par la peinture. Une conspiration de tableaux. Quelques-uns accrochés, la plu­part jonchant le parquet ou chapeautant les meubles. Rien que des formats respectables. Ils s'épaulaient l'un l'autre pour ne lancer qu'un même défi. Je me sentais agressé de toutes parts. J'avançais à l'aveuglette, désarmé parce que soudainement abandonné par mon système de références et d'op­portunes comparaisons. Le monde qu'on me proposait, je le voyais pour la première fois. J'avais l'impression d'entrer par effraction dans le tréfonds d'un rêve tout neuf, inédit et, peut-être, novateur...

En matière d'art, il faut se méfier de la première impression. Et surtout du coup de foudre. Le mieux est de prendre du recul. Je n'ai rien dit à Vincent VALLOIS, ce soir là. A part une allusion visant l'ensemble : "Tu n'as pas choisi la facilité, tu empruntes la porte étroite, c'est bien, j'attendais quelque chose comme ça, mais fais très attention...".

Attention à quoi ? ou à qui ? Aux grands méchants loups assortis : confrères ulcérés, critiques frileux, public ébahi du dimanche ? Sur le chemin du retour, mon paternalisme me parut non seulement ridicule mais hypocrite. Comme si Vincent VALLOIS ne savait pas à quoi s'en tenir !

Des images s'entrechoquaient. Des foules d'images et de souvenirs en désordre. J'associais BUNUEL, KOKOSCHKA, GIONO, MAHLER... comme on appelle à la rescousse les por­teurs de flambeaux. Mais, en sur-impression, se déchaînaient les rutilances de Vincent VALLOIS... et ses personnages remontant à la surface des choses comme des noyés exta­tiques. Je regardais fuir la route crépusculaire, mais je ne voyais que de grands îlots bleu-de-Prusse cernés par des eaux abyssales d'un vert rarissime, majuscule, et un peu vénéneux, de cette nuance qu'on ne prête qu'aux cristaux d'autunite. Brutalement, j'étais confronté avec toutes les toiles que je venais de découvrir. Elles m'entraînaient, elles me prenaient de vitesse... Et je me répétais : "Mais, comment a-t-il fait ? Par quel étonnant raccourci est-il parvenu à ce langage, à ce rythme ?". Rien n'agace plus le bipède que l'aveu de sa surprise.

Certes, je n'avais jamais eu le moindre doute sur la vocation de Vincent VALLOIS. Question d'ascendants d'abord, et c'était un héritage prestigieux... Question de prénom aussi. Dix ans plus tôt, il peuplait son adoles­cence de batailles fantastiques, en hommage à Ucello ou à Velasquez, batailles dans lesquelles des milliers de traits à la plume incarnaient autant de combattants. A cette époque il semblait destiné au dessin et à la gravure. N'importe qui l'eût juré sans hésitation. Oui, n'importe qui, jus­tement... Comment pourrait-on reconnaître ce que l'on con­naît mal ! Aimer exige une vigilance dans chaque instant.

Je traversais, sans les voir, des villes désertées, des campagnes assoupies. Mon esprit fouinait en vain, je ne parvenais pas à cerner le moment, voire l'année, où Vincent VALLOIS m'avait échappé. Combien d'étapes cela représentait ? Fallait-il parler d'évolution ou de mutation ? Des souvenirs privilégiés brillaient un

court instant, d'anciens tableaux se profilaient à la sauvette, j'entendais des rires, des proclamations, des doutes. Mais, toujours, sur l'horizon crépusculaire se mouvaient les mêmes formes insolites, tumultueuses, paro­xystiques. Je me remémorais un ensemble de Natures pas mortes du tout, un Personnage au Piano, des Fleurs en hommage à Cézanne, du Nu Assis. Pourquoi avais-je invoqué GIONO, le magicien du mensonge ? Parce que je m'était mystifié moi-même ? BUNUEL et MAHLER, ça semblait déjà plus judicieux, ils auraient pu oeuvrer dans ce climat viscéral, jongler avec les mêmes forces essentielles. Restait KOKOSCHKA... Son nom s'était imposé à moi tout à coup, presque avec violence. C'était dans l'avant-dernier atelier réservé à une série de Baigneuses. (On dit : "Nus, Femmes à la toilette, Femmes au bain, etc... mots passe-partout pour désigner l'inestimable). Ces Baigneuses-là auraient du s'appeler Naïades ou Sirènes. Etendues, elles ne nageaient pas, je veux dire qu'elles n'avaient pas besoin de nager, elles ne formaient qu'un élément avec la vague, elles pro­cédaient de l'eau, elles partageaient sa fluidité, son irisation toujours recommencée. Laquelle, en vérité, m'avait fait penser à KOKOSCHKA et, plus précisément, à "LA FIANCEE DU VENT" ? Durant une fraction de seconde, l'automatisme s'était remis à fonctionner, avec son cortège de références et de comparaisons. La parenté tenait à l'audace des tons, à la position des corps et au mouvement de l'eau en forme de conque, qui rappelait le vent creusant la couche des amants dans le grand tableau expressionniste. Point à la ligne.

Pas de quoi pavoiser d'aileurs ! Sur le rapport de l'irisation, d'autres évoqueraient peut-être Bonnard, en commençant par le très célèbre "Nu dans le bain". Et pourquoi pas Cézanne pour les volumes. Matisse pour les déliés ! Les exercices prémédités deviennent vite des jeux stériles. C'est le royaume de toute une faune envieuse par nécessité, médiocre par habitude. Remarquez, en peinture on est toujours le fils de quelqu'un, même par frontières interposées. De plus, on change souvent de père. Comme le bernard-l'ermite change de maison... Qui songerait à le lui reprocher ? Il n'emprunte que des coquilles vides, c'est l'ancêtre des squatters, il ne vole ni ne profane, son ambition c'est de survivre, tant mieux s'il perpétue en prime le souvenir des disparus !

En attendant, j'approchais de ma destination. Les phares ne dévoilaient plus la moindre fantasmagorie, mais des ormes décimés, des roselières assagies, des labours très quotidiens, le tout dans un horizon où se profilaient les crocs des premières dunes.

Je me souviens d'avoir passé une nuit agitée. Des naïades se disputaient BUNUEL. Ce n'était pas un cau­chemar à proprement parler. Ni cadavre, ni sang, ni cris. On aurait dit qu'il s'agissait d'une reconstitution ou, peut-être, d'une répétition. Personne ne s'impatientait, personne n'usait de violence. L'assistance grossissait pourtant à une cadence alarmante. BUNUEL avait disparu avec les naïades. Ils étaient remplacés par une foule empesée où dominaient smokings et robes du soir. Comme dans l'ANGE EXTERMINATEUR, ils regardaient tous vers une baie vitrée. Mais, par milliers, des visages tendus, exsangues, aux yeux clos. Plus loin, on chargeait des pianos sur des vélos. Etions-nous dans une maison, dans un stade, ou en plein palais des mirages ? des pyramides humaines occultaient les issues. On n'entendait pas un bruit, pas un souffle.

A l'aube, la foule s'est dispersée ou, plutôt, volatilisée. Il n'y avait ni maison, ni stade, et plus de baie vitrée... Rien qu'un immense mur de tableaux.

C'est le téléphone qui m'a réveillé. Avec la voix enjouée de Vincent VALLOIS.

-   Le catalogue est sorti !

-   Quoi ! Quel catalogue ?

-   Mais celui de Béthune, celui de l'expo !

-   Tiens-toi bien : il y a même quelques lignas sur moi dans le papier de Michel Chapuis(1) Eh ! tu m'entends ?... plus une planche en couleurs, superbe !

Plus tard, beaucoup plus tard, je découvris

le texte de Michel Chapuis :."Le plus vieux peintre de cette exposition est HERBIN, il aurait 104 ans aujourd'hui ; et le plus jeune est Vincent VALLOIS qui a 27 ans... il faut une certaine naïveté pour se lancer en 1986 comme Vincent VALLOIS dans la figuration libre où les couleurs gueulent, se déchaînent, et crient qu'il faut tout recommencer (...) Vincent VALLOIS, dont j'ai parlé au début de ce texte, m'a fait dire : voilà enfin qu'on rouvre les pots de peinture..."

Il n'y avait rien à ajouter, c'était direct, percutant, déterminant. Mais, entre-temps, j'avais appris autre chose : Vincent VALLOIS ne connaissait rien de KOKOSCHKA, à part quelques portraits éparpillés dans les manuels d'Art français (2). Aucune influence majeure n'avait pesé dans ce qu'il avait créé de plus puissant : la série des grandes Baigneuses. Il se devait tout : la violence, les corps rutilants, les flots uranifères. Pourquoi en avais-je douté un instant, comme s'il s'était agi d'un acte ordinaire et d'un homme quelconque ?

"Tout homme crée sans le savoir, comme il respire. Seul, l'artiste se sent créer. Son acte engage tout son être. Sa peine bien-aimée le fortifie" (3) . C'est la qualité de sa ferveur qui en fait un ange exterminateur. Pour que nos yeux soient enfin dessillés et que nos chaînes éclatent. Pour que l'Art redevenu majuscule nous libère totalement.

Merci Vincent VALLOIS !

Jean Couppé-Jacquart,

Conservateur des Musées Intercommunaux de la région d'Etaples.

 

(1)  Très beau papier de Michel CHAPUIS, au sujet de l'exposition
de B
éthune, à la Rotonde. Du 18/10 au 18/11. Parisiens,
prenez en de la graine ! venez voir ce que peut offrir

le Pas-de-Calais enfin requinqué. 70 artistes. A 50 % représentatifs. Beaudelot, Chapuis, Claisse, Dodeigne, Frézin, Gromaire, Herbin, Hugo, Huguet, Karpowicz, Kijno, Labisse, Lempereur-Haut, Leroy, Lhotellier, Manessier, Mathieu, Nahi, Olivier, Pignon, Roulland, Rousseille, Singier, Vallois, Van Hecke...

(2) ... dans les manuels d'Art français, et quelques musées
pas trop frileux. Mais Permek
ë n'a pas plus de chance.
Sans parler des expressionnistes "
étrangers". Etrangers
à qui et à quoi ? Il ne faudrait quand mê
me pas trop se
flatter le nombril, si l'on veut que Paris demeure Paris.

(3) Paul Valéry. Au fronton du Palais de Chaillot.